La route basse suivait le lit d'une rivière morte depuis si longtemps que plus personne ne se rappelait son nom. Elle avait l'avantage d'être plate et l'inconvénient d'être exactement là où l'eau reviendrait, si elle revenait.
Ils marchèrent neuf jours.
Les bêtes tenaient mieux que les gens, ce qui surprit tout le monde sauf le forgeron, qui avait dit dès le départ qu'une chèvre ne se demande jamais si elle a eu raison de partir. Sébal trouva la remarque plus juste chaque matin.
Il marchait en tête avec Ostane, non parce qu'on le lui avait demandé, mais parce que personne d'autre ne connaissait la route. Il l'avait faite deux fois : une à seize ans, pour accompagner son père à la foire de Loves, et une à vingt-neuf, pour en ramener le corps. Il se garda de le mentionner.
Le deuxième jour, ils croisèrent une borne renversée, à demi enfouie, avec des lettres que personne ne sut lire. Havrel voulut la redresser. Ostane dit qu'on n'avait pas le temps. Le garçon la redressa quand même, pendant la halte, et cela prit sept minutes à trois hommes.
Sébal ne dit rien, mais il nota la chose dans un coin de sa tête, sous une rubrique qu'il n'aurait pas su nommer et où il rangeait les gestes qui ne servent à rien et qu'il faut faire.
Le quatrième jour, une roue céda sur la charrette des Fenne. Il fallut décider quoi laisser.
Ce fut la première fois que Sébal vit quelqu'un pleurer pour un objet : un coffre à linge, en bois clair, avec des initiales gravées dans le couvercle. La femme ne dit rien, ne protesta pas, aida même à le descendre. Puis elle s'assit à côté sur le talus et pleura sans bruit pendant que les autres réparaient.
On posa le coffre au bord de la route, bien droit, comme s'il attendait quelqu'un. Personne ne proposa de le brûler ni de le casser pour le bois, ce qui aurait pourtant été raisonnable.
Le cinquième jour, il plut. Une pluie fine, courte, qui ne mouilla même pas la poussière. Les gens sortirent les récipients quand même, et n'en tirèrent rien, et rentrèrent les récipients. Personne ne fit de commentaire.
Le sixième jour, la vieille Tarsène mourut dans son sommeil, sur la charrette de son fils. Elle avait quatre-vingt-un ans et avait annoncé son intention de mourir en route dès le premier soir, avec une satisfaction évidente. On l'enterra au bord du lit de la rivière morte, sous un tas de pierres, et Ostane dit trois phrases dont Sébal ne retint aucune parce qu'il pensait à autre chose.
Il pensait qu'ils avaient consommé un tiers de l'eau embarquée en six jours, et qu'il en restait neuf de marche prévus.
Il commença ses relevés le septième jour.
C'était absurde, il en avait conscience. On ne relève pas une réserve mobile comme on relève un puits. Mais il avait besoin d'un chiffre, et le geste lui manquait — cette petite discipline de la mesure, deux fois par jour, qui avait structuré douze années de sa vie.
Il compta les barriques. Il compta les outres. Il divisa par le nombre de personnes, puis par le nombre de jours, et il obtint un chiffre qu'il regarda longuement avant de le noter.
Mira le trouva à faire ça, accroupi contre une roue, la tablette de cire sur les genoux.
— Tu recommences.
— Je vérifie.
— Tu vérifies quoi ? On ne peut pas rebrousser chemin.
— Justement. — Il souffla sur la cire pour la lisser. — Si on ne peut rien changer, autant savoir.
Mira s'assit à côté de lui, dos à la roue. Elle resta un moment sans parler, à regarder la colonne s'étirer le long du lit sec, les charrettes, les bêtes, les gens qui marchaient en silence parce que parler donne soif.
— Tu leur diras, si le chiffre est mauvais ?
— Je dirai à Ostane.
— Ce n'est pas ce que je demande.
Sébal gratta un chiffre, le récrivit un peu plus haut.
— La dernière fois que j'ai dit à tout le monde, personne n'a bougé pendant onze jours. Alors je ne sais pas. Peut-être qu'il y a une façon de le dire que je n'ai pas encore trouvée.
— Ou peut-être que les gens ne bougent pas parce qu'on leur donne un chiffre, dit Mira. Peut-être qu'ils bougent quand un gamin de seize ans remonte d'un trou avec de la poussière sur les bras.
Elle se releva et alla rejoindre les autres. Sébal resta contre sa roue à regarder la tablette, où le chiffre attendait, parfaitement exact et parfaitement inutile.
Le neuvième jour, ils virent la fumée.
Elle montait droit, sans se coucher, ce qui voulait dire un feu entretenu et pas d'incendie. Ostane fit arrêter la colonne et envoya trois hommes en avant. Ils partirent au milieu de l'après-midi et ne revinrent qu'au crépuscule, et tout le monde les regarda arriver sans oser se lever.
Ils avaient l'air fatigués et ils souriaient, ce qui était une combinaison que Sébal n'avait pas vue depuis longtemps.
— Un village, dit le premier. Petit. Peut-être soixante feux.
— Et ? dit Ostane.
— Ils ont un puits.
Le mot fit le tour de la colonne plus vite qu'un homme n'aurait pu courir. Sébal l'entendit passer derrière lui, de charrette en charrette, se déformant à peine : un puits, ils ont un puits, il y a un puits.
Il attendit que le bruit retombe.
— Combien de brasses ? demanda-t-il.
L'homme le regarda comme s'il avait posé la question dans une langue étrangère.
— Je ne sais pas. De l'eau, quoi.
— Le niveau. Il était où, le niveau ?
— On a bu, Sébal. On n'a pas mesuré.
Quelqu'un rit, sans méchanceté, et la conversation passa à autre chose : combien de maisons, s'ils avaient l'air accueillants, si on pouvait arriver avant la nuit du lendemain.
Sébal s'écarta et alla s'asseoir un peu plus loin, sur une pierre au bord du lit sec.
Quatre cents personnes venaient de trouver de l'eau. Ils avaient marché neuf jours, enterré une vieille femme, abandonné un coffre à linge au bord d'une route, et ils avaient trouvé de l'eau. C'était, objectivement, la meilleure nouvelle depuis douze ans.
Et il était le seul, semblait-il, à vouloir savoir combien.
Il resta là jusqu'à ce que le froid le fasse rentrer. Puis il alla dormir sous la charrette d'Ostane, et il dormit mal, et au matin il fut le premier debout, sa corde enroulée sur l'épaule et sa tablette de cire vierge dans la poche.
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