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Chapitre 2 · Bibliothèque PlumyStory

Ce que la pierre garde

Havrel avait seize ans, la maigreur des garçons qui grandissent trop vite, et une confiance en lui que Sébal jugeait dangereuse chez quelqu'un d'aussi léger.

— Tu veux que je descende dans le puits.

— Je veux que quelqu'un d'autre que moi descende dans le puits. Ce n'est pas pareil.

Le garçon réfléchit en mangeant son pain, sans hâte, ce qui obligea Sébal à rester debout dans l'entrée à regarder ailleurs.

— Et si je vois la même chose que toi ?

— Alors tu le diras au conseil, et ils te croiront.

— Pourquoi ils me croiraient, moi ?

— Parce que tu n'as rien à y gagner. — Sébal haussa les épaules. — Moi, ça fait douze ans que j'annonce la sécheresse. À force, ça ressemble à un homme qui veut avoir raison.

Havrel posa son pain. Il avait compris quelque chose que Sébal n'avait pas dit, et son visage changea un peu.

— C'est le problème, hein. Que tu aies raison depuis douze ans.

— C'est exactement le problème.


On le descendit à midi, quand la lumière tombe droit dans le puits. Ils étaient six autour de la margelle : Sébal à la corde, le forgeron et son second, deux femmes des Fenne, et Mira, qui n'avait rien demandé à personne et se tenait un peu en retrait, les bras croisés.

La corde filait entre les mains de Sébal, brasse après brasse. Il comptait à voix haute, par habitude. À quinze, la voix de Havrel remonta, déformée par la pierre :

— Il fait froid !

— Continue.

À vingt, plus rien. Sébal ralentit. La corde devint molle entre ses doigts — le garçon avait touché quelque chose.

— Je suis en bas ! Enfin, je crois !

— Tu as de l'eau ?

Un silence. Long. Assez long pour que le forgeron regarde Sébal, et que Sébal regarde la corde.

— J'en ai jusqu'aux chevilles.

Personne ne dit rien. Jusqu'aux chevilles, à vingt-deux brasses, dans un puits qui en avait fait quatre de fond dix ans plus tôt.

— Regarde à gauche, cria Sébal. Il devrait y avoir une fente dans la paroi, à hauteur d'homme. Une veine.

Nouveau silence. Puis :

— Elle est sèche.

— Tu es sûr ?

— Je peux mettre le bras dedans jusqu'à l'épaule. C'est sec. C'est même poussiéreux.

Le mot fit son chemin dans le groupe. Poussiéreux. À vingt-deux brasses sous terre, dans une veine d'eau, il y avait de la poussière.

On le remonta. Il avait les lèvres blanches et il ne parla pas tout de suite. Quelqu'un lui mit une couverture sur les épaules, quelqu'un d'autre lui tendit un gobelet qu'il ne prit pas.

— Il reste le suintement du fond, dit-il enfin. Ça goutte. Ça remplira peut-être un seau dans la nuit.

— Un seau, répéta le forgeron.

— Peut-être deux.

Quatre cents personnes. Deux seaux.

Ostane arriva dix minutes plus tard, prévenue par un gamin. Elle écouta Havrel raconter, sans l'interrompre, sans regarder Sébal une seule fois. Quand le garçon eut fini, elle resta un moment à fixer la margelle.

— Combien de temps pour préparer le départ ? demanda-t-elle.

— Six jours si tout le monde s'y met, dit Sébal. Quatre si on abandonne les meubles.

— On abandonne les meubles.

Elle repartit vers la halle sans rien ajouter. Sébal la regarda s'éloigner et s'aperçut qu'il n'éprouvait rien de ce qu'il avait imaginé éprouver. Pas de soulagement. Pas de victoire. Seulement une fatigue épaisse, et la conscience très nette que onze jours plus tôt, cette même décision aurait coûté beaucoup moins cher.


On mit six jours quand même, parce que rien ne va jamais aussi vite qu'on le dit.

Sébal passa les trois premiers à faire l'inventaire de ce qui pouvait rouler. Trente-huit charrettes en état, onze qu'on répara, six qu'on renonça à réparer. Cent douze bêtes, dont vingt-neuf qui ne tiendraient pas la distance et qu'il fallut abattre et saler — ce fut la partie du travail dont personne ne parla ensuite.

Le registre des relevés partit dans le coffre du conseil, avec les actes de propriété et le livre des naissances. Sébal l'y déposa lui-même. Ostane le regarda faire.

— Tu l'emportes vraiment ?

— Un village qui perd ses chiffres perd sa mémoire.

— Un village qui part n'est plus un village.

— Alors il aura d'autant plus besoin de sa mémoire.

Elle eut un demi-sourire, le premier qu'il lui voyait depuis des semaines, et referma le coffre.


Il fit le tour du village la dernière nuit. C'était son travail : vérifier que les puits étaient couverts, que les feux étaient morts, que les portes étaient calées. Un village qu'on abandonne mal se retourne contre ceux qui reviennent.

Les maisons vides ne se ressemblaient pas. Certaines avaient été laissées propres, balayées, les volets tirés, comme si les gens comptaient rentrer le soir même. D'autres étaient dans un désordre de fuite, tiroirs ouverts, paille répandue. Chez les Ancelin, partis depuis trois semaines, quelqu'un avait laissé un bol sur la table, et le bol était encore là, avec un fond de quelque chose de sec et de noir.

Il trouva Mira sur la place, accroupie dans le cercle de cendres, exactement là où il s'était accroupi trois semaines plus tôt.

— Ça part ? demanda-t-il.

— Non. Ça s'enfonce. — Elle frotta la pierre du plat de la main. — C'est dans le grain maintenant. Il faudrait la retailler.

— On ne retaille pas une place pour une trace de feu.

— Non, dit-elle. On la laisse.

Elle se releva et s'essuya les mains, et ils restèrent tous les deux à regarder le cercle pâle, qui était la seule chose du village que personne ne pouvait emporter.

— Tu crois qu'on reviendra ?

Sébal pensa aux vingt-deux brasses, aux douze hivers de chiffres gravés dans la cire, à la veine sèche et poussiéreuse à hauteur d'homme.

— Je crois qu'on reviendra voir, dit-il. Ce n'est pas la même chose.

Mira hocha la tête. Elle ne lui demanda pas de préciser, et il lui en fut reconnaissant.

Au-dessus d'eux, le ciel était parfaitement dégagé. Pas un nuage, pas la moindre promesse de neige. Sébal leva les yeux un moment, par habitude professionnelle, puis les baissa et alla vérifier la dernière porte.

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